Huerco S – For Those Of You Who Have Never (And Also Those Who Have) (Proibito Records)

Regarder le printemps éclore en écoutant le dernier album de Huerco S

 

 

Lorsque Florian m’a proposé cette colonne mensuelle, j’ai immédiatement accepté. Pour la liberté, pour cette envie de partager – encore et toujours – mais aussi et surtout, parce que j’avais déjà en tête ce qu’il me fallait confesser dès le premier article. Il y a des choses qu’on ne peut pas complètement exprimer dans une chronique de 750 signes (pour Trax en l’occurrence), des choses qu’on ne sait pas totalement dire à la radio (dans mon émission sur Cashmere Radio cette fois-ci). Même les habituels échanges digitaux avec quelques fidèles amis mélomanes ne suffisent pas à rendre compte de la densité de certaines rencontres musicales. Il y a cet album qui m’a tourné autour pendant des semaines, dansant doucement en rond comme rarement un autre ne l’a fait.

 

J’appartiens à une génération à laquelle on a fait croire que l’album était mort. Il me semble qu’au quotidien, je consomme davantage de mixes ou des émissions de radios, constitués de fragments d’EP et éventuellement d’albums. C’est d’ailleurs dans une émission de Four Tet que j’ai, pour la première fois, entendu un extrait de cet album de Huerco S : For Those Of You Who Have Never (And Also Those Who Have). Quelques semaines plus tard, je le recevais et je l’écoutais pour la première fois, un soir de printemps sous ma couette. Je pensais pouvoir m’endormir au doux son de ces morceaux prétendument ambient. Mais lorsque les dernières notes du dernier track s’évanouirent, mes yeux n’étaient pas fermés, ils étaient humides.

 

Chaque jour, ou presque, depuis cette première écoute tendre et émue, j’ai écouté inlassablement ces neuf morceaux infinis, toujours un peu plus émerveillée par le subtile équilibre entre l’univers candide et la richesse des sons. La majorité des morceaux sont habillés d’un très léger voile, comme s’il s’agissait d’un enregistrement à partir d’un vinyle vaguement usé. Ce simulacre a été utilisé par de nombreux producteurs, notamment à une époque où le support musical est devenu non seulement un enjeu économique mais aussi esthétique. Toutefois, Pierre Schaeffer analysait déjà ces irrégularités à la surface du son qu’il appelait “grain.”

 

Ces discrets (dés?)agréments superficiels varient tout au long de l’album, ce qui en rend l’effet d’autant plus saisissant. Au moment où j’ai commencé à écouter For Those, je traversais une période où j’étais fascinée par la présence quotidienne de ce voile dans notre écoute. J’avais certes saisi ce “grain”, cette trace matérielle présente sur le support (cassette, vinyle, etc.) ou à travers l’installation sonore amplifiant le son – un ampli, des enceintes, un système son marquent eux aussi la musique en la diffusant. Mais j’avais surtout réalisé que mon oreille produisait elle-même une sorte de voile marquant une distance entre mon écoute et le son perçu. Je ne fais pas nécessairement référence aux acouphènes, mais plutôt à ce bourdonnement plus ou moins présent et clairement perceptible dans le silence. En écoutant l’album, je m’amusais à tenter de percevoir les ténus rideaux résonnants et leurs sources : le producteur, mon casque, mes enceintes ou mes propres oreilles. Le son semblait se décomposer en d’innombrables couches et les plus discrètes étaient aussi celles qui me procuraient le plus de plaisir.

 

L’histoire du grain dans la musique est fascinante et ces quelques lignes n’en sont qu’une humble esquisse mais quelque chose de For Those m’invite à faire une comparaison un peu plus précise: les Disintegration Loops, le projet probablement le plus fameux de William Basinski. Dans ces quatre albums, le producteur d’avant-garde a enregistré des boucles musicales stockées sur des vieilles bandes magnétiques se détériorant au cours de la numérisation. Si le concept est séduisant, l’expérience d’écoute est d’autant plus saisissante. Ce qui est intéressant, c’est l’effet que produit la perception d’une boucle mélodique qui se désagrège au fil de l’écoute. La répétition est centrale dans notre écoute occidentale et disons, pour faire court, « pop ». Rythme répétitif, refrain, retour d’un motif, etc. la répétition organise les morceaux et la perception de celle-ci. Ce que Huerco S fait ici à ce niveau est assez étourdissant. Sur certains morceaux, de très brèves mélodies sont répétées du début jusqu’à la fin sans jamais s’essouffler. Le track commence ou termine parfois de manière abrupt, renforçant le côté brut, presque accidentel de la production. On pense aussi à un Actress par exemple, notamment sur RIP, un album qui s’offre comme une collection de chutes de musique.

 

On attend parfois d’un album qu’il raconte une histoire, qu’il soit composé, ce qui facilite d’ailleurs grandement la tache quand il s’agit ensuite d’en faire la chronique. Mais cet album-là ne sent pas le concept, il ne sent pas le plan de carrière. Il est là comme un accident avec lequel j’ai vécu deux mois. Et si ces morceaux me semblent si inépuisables, c’est qu’ils ne peuvent être réduits à des boucles, aussi riches soient-elles. Non, il y a quelque chose d’architectural dans cet album. L’adjectif peut sembler un peu cliché mais c’est pourtant le premier qui me vient à l’esprit pour décrire l’envol en dimensions multiples de Kraanvogel ou la ritournelle étourdissante de On the embankment.

 

Etourdissante, jamais abrutissante, chaque écoute de For Those est un miracle renouvelé. Rarement me suis-je sentie aussi chanceuse d’avoir dans ma vie une si belle rencontre musicale. Lorsqu’il a fallu écrire une chronique de 750 signes pour l’édition de juin de  Trax, je me suis sentie impuissante et j’ai finalement trouvé ça agréable. Confessant ma circonspection au compositeur, Huerco S me confia en retour à quel point lui-même s’était perdu dans ses propres morceaux, isolé et loin de tout. Dans quelques récentes interviews, il semble avoir confirmé ce moment d’écriture ermite, tantôt douloureux, tantôt émerveillé. Un instant, j’ai souhaité en demander (ou en lire) davantage, et puis finalement, je ne voulais ni savoir d’où venait ce grain, ni ces mélodies ou ces dimensions multiples. Il s’agissait de laisser l’album dans l’inconnu, où j’ai quotidiennement été le rechercher tout un printemps. Aujourd’hui, je suis un peu plus bavarde et j’en oublie presque de vous dire l’essentiel: il est sorti ce lundi 6 juin sur Proibito Records, le label d’Anthony Naples. Et il est bien.

 

NV

Le

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