De 2015 à 2016: brèches auditives et perceptions émerveillées

En ce dimanche après-midi, je regarde un peu perplexe, plusieurs bouts de papier éparpillés sur le sol de ma chambre. Des numéros barrés, des souvenirs dessinés, des noms d’auteurs, de producteurs et de DJ gribouillés … A la fin d’une conférence qu’il donnait début décembre sur l’objet musical, le journaliste Adam Harper suggérait que la critique pouvait elle aussi être considérée comme œuvre dans la mesure où elle enrichirait l’expérience d’écoute. Depuis ce moment, j’ai décidé de prendre quelques notes sur 2015. Après avoir partagé quelques morceaux pour La Cinquième Consultation de Carlton, je me décide en ce weekend calme à mettre des mots sur mes sentiments et mes idées pour Midi Deux. Midi Deux Mille Quinze to Midi Deux Mille Seize, c’est tipar !

 

Marylou2015/16

 

 

TOI TOI MON TOP

 

Avant toute chose, ceci n’est pas un top ! L’excellente revue française, Audimat a récemment publié un article de Drew Daniel « Contre les Tops 10. » En treize points intelligents, l’auteur défend l’idée un peu radicale mais néanmoins courageuse selon laquelle il faudrait préserver l’art et le beau de toute forme de quantification.

 

La fin de l’année offre pourtant une densité temporelle presque rassurante autorisant un rattrapage rétrospectif. Quel ne fut pas mon plaisir, par exemple, de lire les coups de cœur de certains artistes, DJs et patrons de label sur Juno.  J’y ai non seulement découvert d’incroyables pépites musicales (Oren Ambarchi, désormais pour la vie) mais aussi des talents d’écrivains insoupçonnés (les phrases d’un Objekt où la sensibilité du producteur et DJ rejoint une poétique transcription en mots précis et précautionneux). Quel ne fut pas mon plaisir, par ailleurs, d’écouter les journalistes de Resident Advisor se réunir pour débattre lors d’une table ronde également disponible en podcast. Quel ne fut pas mon plaisir, enfin, d’écouter la dernière émission sur BCR d’Errorsmith où l’on comprend qu’en plus d’avoir produit avec Mark Fell, un des EPs les plus frais de ces derniers mois, le vétéran allemand a également tout compris de l’année passée (JLIN, Gang Fatale, Principe Discos … et hop le tour est joué).

 

Me dérobant donc à la verticalité des tops, je choisis à mon tour ici quelques favoris, car sans fav, sans best, sans like … la fête est moins folle. D’ailleurs, si on préserve la musique des tops, les tops devraient eux avoir le droit à leurs tops.  Top fav all stars, Will Bankhead de Trilogy Tapes dans une cascade de tweets sans queue ni tête apparus sans prévenir un 27 décembre au soir.

 

 

TRACKS AVEC LE CORPS, AVEC LE COEUR ET AVEC LA TÊTE

 

Ok, so Where To Now ? A Beatrice Dillon d’ouvrir le bal des pépites avec son EP Face A/B sorti cet été. C’est l’EP sur lequel on a envie de parier pour le futur, celui qui est sorti cette année et dont on sait que sous son apparente timidité, il continuera à nous émerveiller dans une dizaine d’années.

Il y a des morceaux qui nous font comprendre quelque chose à la musique et peut-être même qui changent notre façon d’écouter la vie. Merci à Call Super pour ce nouvel EP Migrant/Meltintu sur Houndstooth. Merci aussi pour ce plaisir renouvelé sous forme d’épiphanie ultime lors d’une récente interview pour Midi Deux . 2016 signera le retour d’Ondo Fudd sur Trilogy Tapes. On trépigne !

Un autre Joe que l’on a rencontré cette année : Joe Kowton. S’il ne devait y avoir qu’un seul morceau ce serait celui-là. On repeat. Le seul morceau qui m’a fait pleurer trois fois cette année. Trois putain. « Trakima ! » comme dirait notre Théo Muller préféré. Livity Sound, continue à cavaler comme un roulement de fréquences basses avant le levée du soleil – longue vie à eux.

 

L’ALBUM EST MORT, VIVE L’ALBUM

 

Impossible d’évoquer cette année sans parler de l’album de JLIN qui marque un nouvel avènement du Footwork sur la scène internationale ainsi qu’une année particulièrement riche chez Planet Mu. Je me souviens de l’excitation que provoqua Dark Energy au printemps dernier, l’excitation d’être surprise mais séduite, déroutée mais fascinée – tout un nouveau genre pris en pleine face m’arrachant aux rythmes conventionnels dans lesquels je m’étais laisser enfoncée. “Viens avec moi …”

Chaque été est toujours passée en compagnie d’un album, qu’on lit comme un roman, qu’on épuise comme un amant et dont on se souvient comme un univers. L’été 2016 fut passé avec MESH et son Piteous Gate sorti sur Pan. Je le réécoute au moment même où je rédige ces lignes et j’ai envie de jeter tous mes petits papiers par la fenêtre pour m’allonger sur mon lit et écrire un roman surréaliste de cut-ups inspirés des bruits de cet album.

On l’a moins vue dans les récents bilans mais elle a pourtant contribué à l’exotisme de cette année, Aïsha Devi a signé un brillant Of Matter and Spirit sur Houndstooth. Il faut l’écouter maintenant, là, avant que notre oreille s’habitue à ces petites excentricités sonores. Son travail est complexe et mériterait mille mots mais remarquons néanmoins le design sonore de cet album qui équilibre les sons de manière inattendue, introduisant la distorsion là où on n’a pas l’habitude de l’entendre (cf La Cinquième Consultation).

 

 

VOTER L’ORIGINALITE

 

Le premier meilleur DJ de l’année fut Black Madonna. Découverte un 1er janvier 2015 dans la cave la plus sombre et suante – j’ai failli ajouter « sexuelle », mais c’était pousser l’allitération -  l’iconoclaste blonde de Chicago m’a stupéfaite avec sa générosité musicale. Mix du bonheur ! Cette année l’a consacrée de même que d’autres DJ locaux qui ont enfin rencontré une reconnaissance internationale : une heureuse diversification des profils de DJs dans la scène clubbing.

 

Autre coup de cœur, c’est Josey Rebelle. J’ai eu la chance de la voir mixer plusieurs fois cette année, dans plusieurs salles, à des heures diverses et d’entendre chaque fois un set différent, débordant d’énergie et de raffinement. Son show sur Rinse FM le dimanche matin est un délice. Sous son apparente humilité, Josey Rebelle couve une culture musicale extrêmement étendue entre funk, house et sons UKs. Oups j’avais promis de ne plus jamais utiliser cette expression. Super les résolutions, bravo Nono !

La plus belle découverte musicale de l’année est, sans aucun doute, Leif. Cet écossais basé à Londres produit de la musique depuis une bonne décennie, il co-dirige l’excellent label UntilMyHeartStops et il est aussi un des piliers de l’équipe organisant le fameux festival Freerotation. Malgré ces multiples activités, sa carrière est restée discrète mais cette année l’a pourtant couronné à tous les niveaux. Il a sorti au printemps un excellent EP, breaké, catchy et pourtant délicat. Le morceau Life Through Analogies de la face A est aussi entêtant qu’élégant. Chaque fois que je l’ai joué cette année, quelqu’un s’est levé pour danser. Pourtant, quand il s’agit de production, Leif se sent plus à l’aise dans un registre plus calme. Peu avant la sortie de l’album il me confiait « Je me suis rendue compte que produire de la musique … *hésitation* ambient est plus naturel pour moi. J’ai décidé de ne pas me forcer à faire de la musique impérativement dansante. » Peu après, Taraxacum séduisait toute l’intelligentsia du clubbing qui s’est alors empressée de rattraper le malentendu en mettant fin au silence autour de ce cas écossais.

Truancy avait vu juste avant tout le monde (comme d’habitude, pas vrai ?), invitant le DJ pour un de ses fameux volumes. Car c’est bien derrière les platines que Leif a achevé de devenir notre chouchou. Ses atouts sont multiples, comme l’audace de quelques tricks sans prétention mais bien placés. A Freerotation, il avait joué un Photek en 33, car … pourquoi pas ? Leif mixe aussi depuis des années, donc sa collection de vinyles a du cœur et de la profondeur. A Paris, il nous avait scotché de plaisir avec une petite balle improbable qu’il qualifia ensuite lui-même de « old time favorite ». Il connaît aussi ses morceaux par cœur. A Berlin, il avait joué ce vieux Elgato avec une telle fluidité que j’avais comme l’impression de l’entendre pour la première fois – et dieu sait que je l’ai écouté en boucle celui-là – prouvant par la même occasion qu’il se débrouillait presque aussi bien en B2B. Leif fait partie de ces DJs qui en l’espace de quelques morceaux opère une rupture temporelle qui vous colle au tympan et au coeur des mois durant. Et puis enfin, Leif DANSE. Si vous levez la tête subrepticement entre deux pas de danses, vous le verrez remuer en rythme et en souriant. Hommage à tous les DJs qui savent danser et faire danser. Il y a chez eux comme une générosité dans la sélection et une énergie dans les transitions.

Enfin, je ne l’ai pas vue encore en set et ne saurait donc juger ses prestations en contexte mais son émission de radio, A Sentimental Flashback, est devenue un de mes rendez-vous préférés : Lena Willikens. 2016 sera son année !

 

 

SON, VIBRATIONS, PRECISION

 

J’ai beaucoup hésité à vous faire une énumération des meilleures performances auxquelles j’ai assistées cette année mais quelque chose me dérange dans le fait d’exhiber cette chance un peu honteuse d’avoir pu être témoin de tous ces moments de grâce. A cette pudeur-là, s’ajoute celle d’un engagement si charnel (oh danser …), si intime (eh étreindre …), si subjectif en somme, que je n’y vois plus rien de généreux. Quant au résidu indéniable d’objectivité face à ces performances, internet s’en chargera et perdez-vous à loisir, dans des simulacres nommés Boiler Room ou puisque c’est possible, les enregistrements de Freerotation.

 

Pourtant, pourtant, quelque chose reste, quelque chose d’autre, quelque chose que je ne parviens pas à abandonner au silence. Depuis un moment, Mark Ernestus et Tony Andrews (l’un des concepteurs des Funktion One), ont travaillé sur un sound system qui serait, paraît-il, capable de produire les fréquences basses les plus basses (ever ?). Ils l’ont inauguré début décembre à la Funkenhaus, batiment à l’est de Berlin. Pour l’occasion, une chambre avait été construite à l’intérieur d’une immense pièce, afin d’assurer l’environnement acoustique le plus parfait possible. L’événement accueillait Mark Ernestus lui-même, Bake b2b Beneath (all time favz), DJ Pete, Mala *cri de plaisir* et Ron Trent.

 

Si la musique et les sensations qu’elle suscite sont difficiles à (d)écrire, qu’en est-il de la précision du son ? Nous avons tous fait l’expérience de cette physicalité du son qui ouvre l’esprit et étourdit les sens. Celle-ci fut sans précédent. Jamais comme auparavant, la musique m’est apparue comme un art de l’espace et non pas seulement du temps. *larmes de plaisir et perles de sueur*

 

Il y a quelque chose d’un peu utopique, mais aussi de vaguement poétique, dans l’idée que l’on continue inlassablement à essayer de construire le meilleur contexte d’écoute. Il y aurait toute une histoire à penser des enceintes comme un instrument à part entière de la musique de club. Il y a eu d’autres sound system, il y aura d’autres innovations, mais 2015 fut l’année de cette chose-là. Et au regard du reste, elle est plutôt pas mal impeccable.

 

 

 

TRENDING TOPICS ET IMPASSES CRITIQUES

 

Pendant que les clubs se munissent joyeusement d’équipements toujours plus puissants, les réseaux sociaux ont été le théâtre de tous les débordements. Une effarante escalade de la guéguèrre par voie de commentaire et autres provocations inutiles. Qui pense quoi de Berceuse Héroïque ? Qui a envie de connaître l’avis de Levon Vincent sur le port des armes ? Tout ça a donné lieu à des réflexions sans fins où même des critiques habituellement brillants tombent dans le piège de l’article d’herméneutique digitale. Sauf que faire cinq pages pour analyser des tweets, même si ces polémiques pourraient être interprétées comme paradigmatiques, résulte souvent dans une déplorable stérilité intellectuelle. 2016, geekons moins pour danser plus !

 

Au beau milieu des polémiques, celle de la place des femmes dans le milieu des musiques électroniques, ou dans l’industrie musicale, ou partout en fait. Oh non, ne soupirez pas maintenant, cet article est bientôt terminé, promis. Impossible aujourd’hui plus que jamais, de synthétiser mon sentiment sur la question. Tout ça est si compliqué. Pour l’anecdote, sachez qu’il y a un an, j’avais décidé de solliciter davantage de podcasts pour Midi Deux de la part de femmes. Plusieurs d’entre elles, dont je sais qu’elles sont brillantes, avaient poliment refusé en disant qu’elles ne se sentaient pas encore capables. On lâche rien !  Je remercie néanmoins tous celles et CEUX qui ont tenté de faire avancer les choses, témoignant avec courage ou agissant plus discrètement. Je crois que c’est entrain de marcher. Je relis mon article et je remarque que je cite autant de femmes que d’hommes … et ce tout à fait naturellement !

 

Allez, une dernière résolution pour la route. Le futur c’est maintenant, la musique a enfin le droit d’être digitale ET noble. Internet regorge de talents pas si cachés mais pas forcément pressés. Il est grand temps pour nous, scribouilleurs de tous bords, de se décarcasser et d’en parler, de quitter le calendrier tout balisé des sorties vinyles. 2016, il y a du MP3 sur la planche ! En attendant, je vous conseille vivement de plonger dans les podcasts de The Astral Plane, excellente plateforme pour ces producteurs.

 

 

BONNE ANNEE ET SURTOUT BIG BISOUS

 

Comme tout bilan qui se respecte, celui-ci est ouvertement sponsorisé par une marque de boisson énergisante et entretiendrait même paraît-il, quelques liens obscurs avec les Illuminati. C’est pourquoi j’en profite pour remercier toute l’équipe de Midi Deux, pour leur soutien, leur simplicité, leur humour et leur intarissable énergie. Merci enfin, à Marylou, meilleure danseuse de l’année, qui a ravivé ma foi dans la communauté club et a dessiné l’illustration de ce texte. C’est la fin d’une belle année et d’un weekend bien calme. Le tourbillon club s’apprête à reprendre. L’heure est venue de faire tourner une nouvelle boule à facettes … Meilleurs vœux pour l’année 2016, que nous vous souhaitons en harmonieuse rotation !

 

Noem Verm

 

Le

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Midi Deux,
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~

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